Le groupe "LA FAYETTE"

 

Extrait de "Chasseurs au groupe LA FAYETTE - 1916-1945"
de Jean GISCLON.

Edité par les NOUVELLES EDITIONS LATINES (1994)
(Chapitre IX ... Dures journées de bataille. En patrouille avec un "Dornier 17")


        Engagé dès le 2 septembre 1939, le groupe 2/5 "La Fayette" se classe au troisième rang du palmares des groupes de chasse à la fin de la campagne de France, avec soixante-seize victoires homologuées.


            Mai 1940

        A l'aube du 15 mai, le 2/5 n'avait que seize avions disponibles. La première patrouille qui avait décollé à 4 h 30, surprit deux pelotons de dix-huit "Heinkel" qui se préparaient à bombarder Longwy.
        Sous les attaques simultanées des "Curtiss", ils resserrèrent leur formation de vol qu'ils venaient d'élargir et ouvrirent un feu nourri sur leurs assaillants. Tour à tour, Portalis, de Montgolfier, puis Hanzlicek, mis en flammes, évacuèrent le bord sans trop de difficultés : L'exécution avait eu lieu en moins de deux minutes.
                                                                                                                                                         Heinkel 111
         Les trois pilotes prirent contact avec le sol dans un rayon de trois kilomètres auprès d'un village où cantonnait une unité repliée de la région de Monthermé. Elle avait encaissé la veille, quelques pilonnages des "Stuka", ce qui autorisait les hommes à conserver quelque rancœur contre tout ce qui tombait du ciel.
Une certaine propagande savamment orchestrée, laissait entendre depuis le début de l'offensive, que les aviateurs français étaient plutôt rares dans le ciel. Par contre, les parachutistes allemands se multipliaient.
                                                                                                                                           
        
Tous ces facteurs réunis n'inclinaient pas à la mansuétude des gens qui, depuis une semaine en voyaient de toutes les couleurs. Les fantassins qui assistaient du sol, à la descente des trois corolles blanches, se frottèrent les mains en disant :
        " Pas d'erreur possible... On en tient trois. Ils vont déguster pour les autres."

        Ce fut de Montgolfier qui arriva le premier et le plus près de la troupe. Il était blond, avec des yeux très bleus. Il était à peine relevé qu'il n'eut pas le temps de dire ouf, ni même de dégrafer son parachute, que deux ou trois poings s'abattirent sur son visage !
        - Vous êtes cinglés ! hurla-t-il en crachant deux dents (heureusement plombées, avoua-t-il plus tard). Vous voyez bien que je suis français ?
        - A quoi voit-on que tu es Français ? lui répliqua un sous-officier qui retint tout de même ses hommes prêts à récidiver.
        De Montgolfier réfléchit que la réponse était assez pertinente. Il ne portait sur lui, selon les ordres, aucun papier. Sous sa combinaison de toile, déchirée au moment où il s'était extrait de son cockpit, il n'avait pas de veste d'uniforme. Il ne pouvait formuler aucune réponse valable à cette question qui ne manquait pas de logique :
        - Conduisez-moi à un officier, dit-il en épongeant ses lèvres saignantes.
        Il s'abstint de tout autre commentaire qui n'aurait fait qu'envenimer la situation. Après avoir eu déjà tellement de mal à se dégager de son avion désemparé, prendre contact avec un pareil comité d'accueil, ce n'était vraiment pas de veine. Et pourtant, il en avait eu un peu plus que ses deux camarades.

        Le capitaine Portalis, tombé un kilomètre plus loin, fut tiré du sol pendant sa descente. Il eut la cuisse traversée par un projectile dans les dernières secondes. Quant à Hanzlicek, qui parlait un français "petit nègre", il fut très vigoureusement accueilli et comme malgré sa minceur, il était particulièrement athlétique, il voulut rendre coup pour coup. Ce qui eut pour résultat d'aggraver sérieusement son cas.
        C'est assez mal en point qu'il rejoignit de Montgolfier au P.C. du village. Portalis s'y trouvait déjà avec un docteur qui lui prodiguait les premiers soins. Il exprimait toute son indignation à l'officier responsable du secteur : indignation qui monta d'un ton lorsqu'il vit arriver, et dans quel état, ses deux pilotes.
         Après de multiples palabres, car autour d'eux on ne paraissait pas très convaincu par cette méprise, Portalis réussit à persuader son interlocuteur, enfin ébranlé par sa véhémence, qu'il serait peut-être plus sage de téléphoner à Toul, au commandant Hugues, avant d'envisager des mesures extrêmes contre ces trois espions tombés du ciel. Ce qui fut fait... Et l'affaire se termina par des excuses et des poignées de mains.

        Portalis et de Montgolfier furent dirigés sur l'hôpital de Saint-Dizier, tandis qu'Hanzlicek, qui ne portait que des contusions, regagnait Toul. Mais il n'était pas au bout de ses peines. Lorsqu'il eut narré son aventure à ses compatriotes, Chabéra, tout en contemplant les ecchymoses que son camarade portait sur son visage anguleux, ponctua jovialement son mot de la fin :
        - Ils étaient excusables ces Français, car tu as vraiment une sale tête de Fritz.
        La grande fatigue d'Hanzlicek épargna quelques désagréments au menton de Chabéra qui devait connaître, quelques jours plus tard, pareille mésaventure.

***

       Pour faciliter les liaisons entre les différents pilotes, le commandant Hugues avait eu l'idée de remplacer les chiffres et les lettres dont on se servait depuis le début des hostilités, par l'utilisation des prénoms ou surnoms. Ce qui était plus facile et plus vivant, chacun sachant à qui il s'adressait. Au cours des minutes dramatiques contre la chasse adverse, c'était aussi plus réconfortant et moins anonyme. Hugues en avait naturellement avisé l'autorité supérieure qui lui fit connaître, le 16 mai, d'avoir à reprendre la méthode ancienne.
        
Les " Sioux " furent donc à nouveau des numéros de 1 à 15 et les "Cigognes" les quinze premières lettres de l'alphabet. Les pilotes auraient préféré que l'état-major se préoccupât davantage du remplacement du matériel qui commençait à diminuer d'une manière inquiétante. Jusqu'à présent, il n'avait pas encore été question d'aller en chercher à l'arrière. Le 18 mai, il ne restait plus qu'une douzaine de "Curtiss" disponibles, ce qui limitait les sorties.

 Curtiss P.36

        Depuis une semaine, les nouvelles que nous entendions à la radio étaient de plus en plus contradictoires. Nous ne comprenions pas très bien pourquoi devant la dangereuse percée allemande vers Givet et Sedan, nos meilleures troupes avaient été envoyées en Belgique. Certes, nous n'étions pas au " cœur du problème " mais nous avions l'intime conviction que l'état-major ne nous employait pas comme il aurait dû le faire.
        C'est à l'aube de cette journée du 18 mai, que je découvris toute l'absurdité de cette guerre pour laquelle tous les aviateurs s'étaient préparés mais qui depuis une déjà longue semaine, se déroulait sur un rythme que les états-majors et surtout les services techniques n'avaient imaginé.

        Onze "Curtiss" décollèrent au petit jour sous les ordres du commandant Hugues. Le "vieux guerrier" comme nous l'appelions familièrement, mettait un point d'honneur, à 47 ans, à participer à autant de missions que n'importe lequel de ses pilotes. Malheureusement en l'air, il n'avait plus les yeux de ses 20 ans et à plusieurs reprises, nous l'avions "sorti" de situations délicates sans que lui-même s'en soit rendu compte. Être l'un de ses équipiers rapprochés n'était pas une sinécure, car il manœuvrait toujours comme s'il avait été seul dans "l'éther"...
        Onze appareils ! C'était tout ce que le groupe pouvait aligner ce jour-là après que le douzième avion ait refusé de répondre, pour une raison inconnue, aux sollicitations de son démarreur. Trois autres seraient prêts en fin de matinée, soit quatorze disponibles, la moitié de notre effectif au début de l'offensive. Parmi les "Curtiss" indisponibles, trois ou quatre, tout au plus, pourraient être récupérés dans quelques jours. Les autres étaient définitivement rayés des contrôles à la suite des combats engagés (pilotes parachutés ou posés sur le ventre en campagne) Nous n'étions pas trop à plaindre, en comparaison d'autres unités, car notre matériel n'avait pas trop souffert des bombardements des 10, 11 et 12 mai, grâce aux précautions prises par notre commandant (avions dissimulés dans les alvéoles, en bordure du bois)


 ** Jean Gisclon, sur Curtiss P.36

        Cette mission de l'aube consistait en une opération classique de destruction générale de tout ce que nous rencontrerions, formule classique depuis le 10 mai. A 5000 mètres au-dessus de Conflans, nous arrêtâmes notre ascension. Il était 5 h 30. Nous allions commencer et poursuivre nos allers et retours sur le secteur Longwy-Dun-sur-Meuse jusqu'à 6 h 30. A cette heure matinale, nous ne manquerions pas de gibier. Nous adoptâmes la formation de combat et notre patrouille, Gras, Quéguiner et moi **, gagna un peu d'altitude pour assurer la protection du dispositif.
         Nos yeux discernaient mal les détails du sol ensevelis sous une mince grisaille laiteuse. Aux flancs des collines s'ancraient des paquets grisâtres que le soleil levant colorait lentement. Loin en bas, la Moselle s'étalait majestueuse, serpent argenté bordé de mauve. Verdun apparut sur la gauche, avec son ossuaire teinté de pourpre, alors que le soleil assez haut nous livrait tous les aspects du sol. En direction du nord, très loin, des fumées montaient verticalement de partout, balisant la bataille.

        Le dispositif vira au-dessus de la Meuse, une manœuvre brutale du leader qui expédia ses équipiers dans tous les azimuts. Les pilotes de sa patrouille, quatre équipiers, devaient certainement le bénir à cet instant...
        Le ciel s'obstinait à demeurer vide, malgré les avertissements inaudibles de la voiture radio de Metz qui signalait des avions ennemis sur le secteur.
        Soudain, l'un des appareils de la patrouille guide s'écarta résolument de la formation en battant des plans et prit de l'altitude. Vers Conflans, des fuseaux sombres se détachaient, entourés d'éclatements.
        A 2 600 tours, manettes des gaz tirées à fond, tous les "Curtiss" foncèrent. Les silhouettes suspectes furent très vite identifiées : dix huit "Heinkel 111" qui volaient vers le sud, sans protection rapprochée de chasse.
        Ils ne nous avaient pas encore vus, car ils décrivirent un virage très large qui les rapprocha de nous. Au cours de cette manœuvre, ils se disloquèrent en deux pelotons de neuf. L'un poursuivit sa marche, tandis que l'autre obliquait brusquement vers le nord-est. Nous n'allions pas les laisser s'échapper. Les onze "Curtiss" s'égaillèrent : les cinq avions de la patrouille guide prenant à leur compte la section qui continuait vers l'intérieur.

   Heinkel 111

       Nous fûmes, avec Gras et Quéguiner, les trois premiers sur nos adversaires.
  
       
A notre vue, les "Heinkel" larguèrent leurs bombes sur la campagne et serrant au maximum leur formation de vol, trois sections de trois, volant aile dans aile, ils nous accueillirent du feu violent de leurs dix-huit mitrailleuses arrières. Des traînées bleuâtres zébrèrent l'atmosphère : balles traçantes. Nous plongeâmes aussitôt dans ce long sillage phosphorescent, avec l'impression que toutes les balles étaient destinées à chacun de nous.
        Nous attaquâmes simultanément, suivant des droites parallèles décalées en profondeur. L'ennemi avait forcé l'allure. La distance nous séparant d'eux, comme d'habitude, ne décroissait pas assez rapidement à notre gré. A plus de 100 ou 150 mètres, nos mitrailleuses étaient peu efficaces contre leur blindage. Seuls leurs moteurs étaient vulnérables, à condition que la rafale atteigne un point très sensible.
        Nous arrivâmes en bonne position de tir et nos rafales portèrent. L'ailier droit ralentit sa vitesse, train à moitié sorti, moteur gauche fumant comme une locomotive.
         Le dispositif en entier réduisit son allure. Je n'eus pas le loisir d'émettre un petit sifflement admiratif devant cette magnifique discipline de vol. Des flammes jaillirent soudain sur l'avant du "Curtiss" de Quéguiner qui attaquait à 30 mètres sur ma gauche. Un jet pourpre fusa sous les plans. Rabattues par la vitesse, les flammes enveloppèrent instantanément tout le fuselage. J'enregistrai un léger choc au cœur. Ce fut très bref... Trois ou quatre secondes à peine... Après la décélération imposée à l'avion par son pilote qui avait réduit les gaz à fond et cabré au maximum pour un retournement rapide, le "Curtiss" bascula sur le dos.          J'aperçus une forme claire qui se dégageait du brasier, du torrent de fumée noire qui plongeait vers le sol. Une coupole blanche s'épanouit 500 mètres plus bas.
        Soulagé, je me lançai à la suite de Gras et d'Houzé, pendant que les deux équipiers du lieutenant achevaient le bombardier blessé.

        Les huit autres fuyaient vers la frontière luxembourgeoise. Sous nos assauts répétés, l'un des " Heinkel " ne tarda pas à quitter le peloton au moment où, pris dans les turbulences provoquées par les remous de la vague ennemie, mon "Curtiss" déclenchait un demi-tour de vrille, que je rattrapai 300 mètres au-dessous.                                                                     Curtiss P.36
         En cherchant les "Heinkel" j'aperçus un avion qui surgissait derrière moi. Je fis face. C'était Svétlik qui avait perdu sa patrouille pendant l'engagement. Il vint à quelques mètres sur ma droite et, cabine ouverte, m'adressa de la main un salut amical. J'inspectai le ciel autour de nous et je ne découvris pas nos camarades. Les "Heinkel" les avaient entraînés plus loin. Combats rapides où l'on franchissait 8 kilomètres à la minute.

        Le soleil flamboyait à présent très haut sur la ligne d'horizon. La visibilité était excellente. Je consultai mon jaugeur. Il me restait encore pour trois quarts d'heure d'essence. Je décidai de demeurer sur le secteur avec Svétlik, un équipier très sûr, très bagarreur, un garçon de 20 ans. Mon regard sonda le sol. A 1500 mètres au-dessous de nous la Semoy serpentait à travers un couloir étroit, dominé par des croupes boisées auréolées par des voiles de stratus. Une brume diaphane recouvrait entièrement Longuyon. Soudain mon attention se fixa.
        Bien plus bas que nous, un avion remontait en territoire ennemi. Un "Dornier 17" qui, après une reconnaissance vers la fin de la nuit, loin à l'intérieur de nos lignes, rentrait tranquillement chez lui, à basse altitude. Il ne nous avait pas encore aperçus car il ne dévia pas de sa route. Je l'indiquai à Svétlik qui approuva de la tête.

                                   Dornier 17
         Nous nous laissâmes tomber en un piqué prolongé à 600 km/h et moteurs à plein régime, nous arrivâmes à 200 mètres derrière lui. Le " Dornier " ne broncha pas. Les trois hommes d'équipage somnolaient sans doute. Ce ne fut qu'à ma première rafale, tirée à moins de 100 mètres, que le mitrailleur riposta, tandis que son pilote parut s'inquiéter car il inclina brutalement son avion sur la gauche. Il le redressa et après une amorce de virage très serré à droite, il piqua vers le sol.

        Je me lançai à ses trousses. Au ras de l'eau, l'Allemand se rétablit. Mes balles clapotèrent sur la surface lisse de la rivière. Svétlik qui attaquait à son tour lui stoppa son moteur droit. Un long jet de fumée noire, quelques flammes vite éteintes et l'hélice se figea en drapeau. Malgré ce handicap, le "Dornier" se rapprocha encore du sol et à quelques mètres d'altitude, le pilote épousa docilement les courbes de la vallée, pendant que le mitrailleur tirait à plein débit.
        J'essayai d'éviter le plus possible son champ de tir. Quelques balles traçantes frappèrent le bord d'attaque de mon plan gauche, froissant la tôle et provoquant quelques boursouflures. Je réussis à me placer à 30 mètres derrière lui, un peu au-dessus de son empennage horizontal. Je lui expédiai deux courtes rafales. La dernière écrasa la coupole vitrée du mitrailleur dans une gerbe d'étincelles. Il cessa son tir. J'envoyai une troisième rafale, moteur réduit pour ne pas l'encadrer, quelques balles et je dégageai, plein moteur sur la droite, en montant, car de chaque côté, nous dominant, les collines boisées défilaient à grande allure.

        Brusquement, le train droit du "Dornier" s'abaissa. Déséquilibré, l'appareil dérapa vers la gauche au moment où je piquais sous un angle assez faible, pour une nouvelle passe. J'évitai in-extrémis la collision, en m'engageant dans un virage brutal à gauche, très serré, au cours duquel mon "Curtiss" marqua une certaine velléité à m'échapper de la main. Je ne m'en souciai pas trop et je serrai à nouveau pour me retrouver en bonne position de tir.
         J'appuyai sur le bowden. Mes mitrailleuses de capot crachèrent quelques balles, puis se turent. Celles d'ailes étaient restées muettes. Celles de l'aile gauche avaient dû être endommagées par le tir du mitrailleur. Je réarmai fébrilement : sans résultat. Je n'avais plus de munitions. Je les avais utilisées généreusement sur les "Heinkel". Je cherchai Svétlik autour de moi. Il n'était plus là. Probablement à court d'essence, il avait abandonné le combat.

        Dépité je m'approchai sur la droite du "Dornier", étincelant au soleil, magnifique avion aux lignes très pures. Le pilote, avec son unique moteur gauche, son train sorti qui pendait, non verrouillé, devait avoir de sérieuses difficultés pour tenir son appareil en ligne de vol.
         Le mitrailleur avait été touché par ma rafale. Je distinguai sa silhouette immobile, écroulée à son poste. Je me plaçai en patrouille avec l'avion blessé, à quelques mètres sur sa droite.
        Le navigateur, assis à droite du pilote, se retourna dans ma direction. Ses lunettes étaient relevées sur son serre-tête de cuir. Il avait dégrafé son masque à oxygène.
        Je le voyais tantôt de profil, tantôt de face car il tournait sans cesse la tête vers moi. Peut-être pensait-il que je venais identifier mes victimes avant de les achever ? C'était un garçon très jeune et derrière la vitre de son cockpit, il leva la main pour une sorte de salut rapide, accompagné d'un sourire presque amical. En constatant que je ne manœuvrais pas pour me replacer derrière eux, peut-être m'était-il reconnaissant de leur épargner le coup de grâce ? Ils ne pouvaient deviner, son pilote et lui, qu'ils ne devaient cette chance qu'à mes armes sans approvisionnement. Leur compagnon mitrailleur avait eu son compte.

        Je songeai à l'étrangeté de cette situation. Si l'on m'avait dit le matin que je ferais de la patrouille serrée avec un Allemand deux heures plus tard ! ...
       De temps à autre, le navigateur poursuivait son manège et regardait dans ma direction. Il avait enlevé son serre-tête pour s'éponger le front.
Quel âge avait-il ? Celui de Bouhy, de Hême ou de Svetlik ?... De Hême plutôt dont il avait le type blond. A quelques mètres de mon aile, un drame se jouait. Je me sentais un peu solidaire de ces deux hommes, après avoir été l'un des responsables des minutes dramatiques qu'ils étaient en train de vivre. Car ils étaient loin d'être tirés d'affaires.
         A cette altitude, 100 mètres à peine, il n'était plus question pour eux de se parachuter. Leur moteur valide qui tournait à pleine puissance, ne leur permettrait pas de reprendre l'altitude indispensable pour le faire. Et le train qui flottait, allait leur occasionner de graves ennuis lors de l'atterrissage. Si toutefois l'avion réussissait à rejoindre son terrain...

        L'instant auparavant, tirant farouchement sur cette cible comme un forcené, j'attendais avec impatience la seconde où il s'écraserait en flammes pour inscrire enfin une deuxième victoire à mon actif. Celle-ci m'échappait et je n'en éprouvais nul dépit... Bah, qu'importait après tout. Ce n'était plus un ennemi mais un aviateur comme moi qui se trouvait dans une impasse angoissante et luttait désespérément pour s'en sortir. Un pilote qui certainement avait embrassé une carrière sportive pour s'élever au-dessus de la routine quotidienne. La folie collective des hommes l'avait lancé dans cette implacable aventure de la guerre. Aujourd'hui, il aurait la vie sauve parce qu'il était tombé sur un autre pilote dont les mitrailleuses s'étaient enrayées au bon moment...
        A quelques kilomètres devant nous le relief du sol apparut moins vallonné. Mais la rivière dessinait une courbe brusque, très encaissée et pour parvenir jusqu'au terrain plat, il fallait franchir une colline plus élevée, gagner une trentaine de mètres.
         Le "Dornier" volait à une vitesse voisine de la perte de vitesse, le nez relevé. Je lus la mienne au badin : 190 km/h. Sans arrêt, j'avais dû jouer de la manette des gaz pour rester à sa hauteur. Son pilote ne devait pas dévier d'un pouce de son cap s'il ne voulait pas déclencher en autorotation. La moindre manœuvre de dérapage le déséquilibrerait.
                                                                                                                         Dornier 17
       
Il embraya sûrement la surpuissance, son ultime ressource, car un jet de fumée noire fusa derrière le moteur. Le résultat fut insignifiant et le "Dornier" ne s'éleva pas d'un mètre.
         Je m'écartai pour ne pas le gêner. Je l'imaginais les muscles bandés à l'extrême pour tenir son appareil désemparé qui pesait terriblement lourd dans ses bras. Les turbulences de la zone boisée ne lui facilitaient pas la tâche. Son regard tendu devait être hypnotisé par cette crête qui se rapprochait rapidement. De toute sa volonté, il pensait pouvoir la sauter. Parviendrait-il à la franchir ? Je le souhaitais intensément.
        Le "Dornier" aborda le sommet de la pente en position très cabrée. Il me donna l'impression de s'enfoncer. Une houle le souleva. Ouf !... C'était gagné pour lui. Il passait. Soudainement une série de lueurs rougeoyantes jaillit sous le fuseau-moteur. Une gerbe de fumée l'enveloppa. Celui-ci lâchait à l'ultime dixième de seconde, refusant à son équipage cette chance qu'il avait cru tenir... L'avion décrocha sur la droite, le plan gauche dressé à la verticale vers le ciel. Il effectua un demi-tonneau rapide, resta sur le dos et percuta dans cette position au milieu des arbres où il explosa.
         Un relent amer me vint à la bouche tandis que je virais autour de son point de chute, couvert de flammes et de fumée. Je regagnai Toul au régime économique.

        Je stoppai sur la piste aux côtés des appareils de Svétlik et d'Houzé. Celui du lieutenant était posé sur le ventre, à proximité de la soute à essence. Il était très entouré par quelques camarades et les mécaniciens de l'escadrille. Après avoir conduit le mien à son emplacement, je revins vers lui.
 Curtiss P.36

       Une fois de plus, il avait collectionné les impacts. Outre de multiples traces sur les plans, le fuselage, le capot, son pare-brise portait trois trous à la hauteur de la tête :
        "Fichtre, lui dis-je, vous l'avez échappé belle !"
        Il me regarda en riant :
        - Absorbé par le "Heinkel" que je tirais, j'avais oublié de changer de réservoir. Au moment où je réparais cette omission, j'ai "dégusté" cette rafale dans le pare-brise. Un décalage de deux ou trois dixièmes de seconde, et je recevais le tout en plein front. Je reconnais que j'ai eu un sacré coup de chance. Preuve irréfutable que la distraction est parfois payante. Quant à l'auteur de l'exploit, je lui ai réglé son compte.
        - Quéguiner ?
        - Nous avons eu de ses nouvelles. Il s'en tire mieux qu'en septembre. Quelques écorchures sans gravité. Il sera de retour demain. Vous rentrez le dernier. Svétlik nous a appris qu'il avait été contraint de vous fausser compagnie car il lui restait très peu d'essence. Et ce "Dornier" ?
        - Il s'est écrasé dans la forêt des Ardennes, chez eux.
        - Une certitude qu'il sera difficile de faire homologuer. Dommage car nous aurions trois victoires au lieu de deux. Faites tout de même un compte rendu. Il y avait peut-être des témoins au sol.
        - J'en doute, car c'était loin dans leurs lignes. Enfin, ce sera un souvenir que je ne suis pas prêt d'oublier. Quant aux "Heinkel", ils ne sont décidément pas commodes à descendre avec nos malheureuses pétoires. Si nous possédions seulement un canon.
        - Nous pourrions améliorer notre score, sans être obligés de nous infiltrer dans leur sacré formation de défilés. Nous sommes d'autant plus vulnérables que nous nous exposons à leurs feux croisés, avec leur tactique de changement de régime et d'étagement, lorsque nous arrivons en position de tir."
        Et après un silence
        - Le bruit court, mais ce n'est sans doute qu'un bruit, que des "P. 40" seraient arrivés au Maroc, pour remplacer nos "P. 36". Nous serions alors dans une position plus confortable.
        - Que le ciel vous entende, mon lieutenant."

        Tous, nous appréciions nos excellents "Curtiss", mais nous servions un peu trop de cibles, contre les bombardiers et contre les "109" et "110", de plus en plus contraints de jouer la défensive.
        ...
 
    
Jean GISCLON

... a appartenu à cette unité de janvier 1936 à juillet 1944. Il y a remporté 6 victoires, effectué trois cent quinze missions de guerre et totalise 6000 heures de vol.




    Photo historique :

   Les Curtiss du Groupe "La Fayette" sur le terrain de Casa/Cazes le 7-11-1942.


   Le 8-11-1942 avait lieu le débarquement américain et l'attaque du terrain qui entraina un désastreux combat : 6 morts et 5 blessés parmis les pilotes du Groupe.

Photo J. Gisclon